Un voyage en Anatolie (2/2)

Un voyage en Anatolie (2/2)
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La petite clochette de l’églisette catholique d’Antakya, perdue parmi les minarets.

C’est reparti donc, direction Antakya (Antioche), pour un petit pélerinage vers la ville qui fut autrefois le comptoir d’arrivée historique de la Route de la Soie, où je suis accueilli par la (très) chaleureuse famille de mon amie Burcu. Antakya est une ville remarquable, unique en Turquie, une bourgade dont chacune des vieilles pierres transpire l’histoire. Un des premiers bastions du christianisme, carrefour majeur à l’époque Romaine, conquise, reconquise puis re-reconquise une paire de fois. La ville est un vrai pot-pourri de civilisations : syriens, turcs, grecs, juifs, arméniens… Si bien qu’aujourd’hui, une importante communauté chrétienne vit dans ses murs, côtoyant avec une harmonie parfaite la communauté musulmane, majoritaire. De quoi agrémenter de quelque symphonie de cloche la mélodie chantante du muezzin!

Antakya, fameuse pour sa cuisine et ses fortes cuisinières, m’a littéralement terrassé dans l’assiette. Succombant aux olivettes, rondelles de concombre, omelettes, marmelades, fromages et autres biscuits que la famille de Burcu me fourrait dans la bouche toutes les 5 minutes, j’ai renoncé – avec un regret tout professionnel – à arpenter les rues pavées de cette charmante bourgade avec mon micro.

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Préparation du Künefe, cette immense galette sucrée au fromage, fleuron de la gastronomie Antiochienne, le coup de grâce ultime à la fin du repas.

Mon road-trip anatolien se termine dans les montagnes brumeuses de la côte de la Mer Noire, le Nord-Pas-de-Calais de la Turquie. Dans ce bus interminable qui traverse de part en part l’Anatolie, du sud ensoleillé au nord glauque et humide, l’atmosphère est pesante. Comme s’ils pressentaient un drame en approche, les passagers récitent frénétiquement leurs prières en égrenant unes à unes les perles de leurs chapelets. Cet incessant entrechoquement-cliquetis-entreclochiquecliquetage de perles me tape sur les nerfs et m’empêche de fermer l’oeil de la nuit; et c’est ainsi sous une vicieuse bruine froide et humide que j’arrive à Trabzon, fief nationaliste ultra-conservateur sur la Mer Noire. Une heure plus tard, j’apprends que le consulat iranien, où je dois faire faire mon visa pour l’Iran, est fermé pour la semaine. Résigné, je m’apprête donc à passer une semaine seul dans cette ville de cauchemar.

On se croirait à Versailles. Petit polo Ralph Lauren, souliers en mocassin, cheveux gominés, ça se promène tranquillement. En cette semaine d’élections présidentielles il faut dire qu’il fait bon vivre à Trabzon, fief d’Erdoğan, l’actuel premier ministre, donné grand vainqueur du scrutin. Les vendeurs de kebabs se balancent des blagues et saluent d’un geste amical Jacky, le conducteur de la camionnette AKP (« Parti pour la justice et le développement », parti d’Erdoğan), qui diffuse sa propagande nauséabonde. Tous ces riches, c’est quand même agréable pour un musicien des rues, mais cette semaine est vraiment spéciale. Ainsi donc, alors qu’un de ces après-midi je m’emploie par un air de valse à soutirer dans la rue l’argent de ces prospères bienheureux, un cortège hystérique me passe devant, scandant slogans et brandissant drapeaux. Horreur, dans l’euphorie générale, les partisans hilares se campent à mes côtés et se mitraillent de photos avec leurs drapeaux et moi au milieu qui ne sait plus trop où me mettre. Eeerk. Bref, pas étonnant que je n’aie pas rencontré énormément de musiciens par ici. Ils ont tous fui à Istanbul, ou alors sont devenus fous et on les a retrouvés à gambader tout seuls dans les champs, comme Yusuf Cemal Keskin dans cette vidéo.

Dommage, car la musique traditionnelle de la Mer Noire est plutôt agréable. L’instrument phare de la région de Trabzon, c’est le kemençe, sorte de luth à trois cordes en forme de bouteille. Bien que dérivant du kemençe iranien, la version turque a sa forme et sa sonorité spécifiques. Le joueur pince généralement deux voire trois cordes à la fois, lui permettant de poser un bourdon (note continue) comme base de la mélodie. Il joue généralement assis, mais quand il joue debout c’est la classe ultime : il maintient le kemençe droit devant lui avec une prestance incroyable, faisant tourbillonner son archet sur le corps de l’instrument qui semble alors en suspension immobile dans les airs.

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Mon seul rapport à la musique locale à Trabzon, cependant, c’est un vieux en costume vermoulu gratouillant son kemençe pour les touristes. Point de fougueux tourbillon. Fort heureusement, j’ai quand même réussi à glâner ici et là les noms de joueurs de kemençe renommés, tels Yusuf Cemal Keskin batifolant ci-dessus, ou encore – moins kitsch – Hakan Filiz, originaire de la région de Trabzon et installé à Istanbul. Pas de live donc, mais des vidéos Youtube. Le son de  Hakan Filiz est tout simplement magnifique, bonne écoute.

P1000616C’est donc dans les rues d’Istanbul qu’on déniche la plupart des musiciens de la Mer Noire. Lors de mon séjour stanbouliote, je m’étais d’ailleurs lié d’amitié avec trois musiciens de la région de Trabzon, Doğa, Seray et Macit, qui interprétaient à leur sauce, sur des instruments traditionnels, répertoires d’ici et d’ailleurs. J’avais particulièrement aimé leur reprise des Gnossiennes de Satie au kemençe/bendir/ukulele, ce qui par la suite nous avait valu une belle séquence enregistrement dans une bâtisse sans âge de Kadiköy, le quartier cool de la rive asiatique. Je profite donc de cet article pour poster l’enregistrement, qui présente une autre manière, toute aussi remarquable, de jouer du kemençe!

Enfin, les derniers jours à Trabzon (et derniers jours en Turquie). Le consulat iranien enfin ouvert, j’attends en fin de journée qu’on me délivre mon visa pour la Perse. Après deux semaines d’immersion anatolienne, lors desquelles j’ai plus que mis à l’épreuve mon turc hasardeux, je me retrouve brusquement entouré de voyageurs du monde entier, attendant comme moi leur visa pour l’Iran. C’est agréable de papoter en anglais : une brochette de polonais se rend au Tadjikistan au volant d’une bagnole d’un autre âge qu’ils comptent offrir en donation à une association tadjik; un anglais fait son tour du monde en vélo et a quitté Londres il y a déjà 5 mois, sa barbe est déjà hirsute mais ses mollets ont l’air d’avoir la pêche; un couple de russes font l’étrange périple Norvège-Sri Lanka (j’ai pas cherché à comprendre) et s’apprêtent à traverser l’Iran; un couple de surfers tchèques se rend en Australie chercher la vague de leurs rêves, et ont décidé d’y aller par la route, mollo; un autre, roumain, se rend en Iran pour escalader le mont Machin, qui selon lui est « le plus haut volcan d’Asie encore en activité, si si je t’assure »; et encore tout plein de polonais, hollandais et autres chinois qui ont certainement de belles histoires dans leur besace. Et puis bah moi, qui me rend quelque part là-bas, où à dos de chameau l’on gratouille son kemençe en sifflotant des mélodies oubliées de contrées inconnues, en Accordéonistan.

Un voyage en Anatolie

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