Un voyage en Anatolie (1/2)

Un voyage en Anatolie (1/2)

Sortir d’Istanbul, c’est un peu comme essayer péniblement d’extirper ses doigts d’un baklava trop gluant : c’est interminable, et on se demande à chaque instant : « est-ce que ça en vaut bien la peine? ».

Quitter la ville avec un groupe d’emplumés tel que Sokak Kahvesi Okestrası (lire l’article Sokak Kahvesi Okestrası, à venir) c’est encore une autre histoire : il s’agit d’en finir avec tout ce qui peut nous retenir ici, franchir le coin de la rue, remonter l’avenue, sortir du quartier, sans qu’une main paresseuse ne nous hèle, qu’un chat ne nous fasse trébucher, qu’un ami musicien des rues ne s’interpose, qu’un lapin diseur de bonne aventure ne nous somme de rester écouter ses dernières prédictions; bref s’extraire de ce sournois jeu de poupées russes urbain que représente Istanbul, le chou romanesco de la nonchalance.

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Isiklal Caddesi, faites que je n’y remette plus les pieds pour au moins quelques mois de bol d’air frais.

L’Anatolie enfin, la Turquie profonde, que je n’aurai traversé que trop vite, en glanant toutefois ici et là de quoi dresser ici un début de portrait démonstrateur – j’espère – de ce magnifique pays. Cap vers le sud donc, la côte Egéenne, chargée d’histoire, de villes millénaires et de grands chevaux de bois.  Au détour d’une de ces nombreuses criques secrètes coincées entre deux éperons rocheux, baignés du chant des cigales et des rayons du soleil filtrant entre les feuilles des bananiers, nous rencontrons Karahan sur la terrasse de sa cabane.

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Kabak, cette mystérieuse plage secrète coupée du monde.

Karahan est un artiste multi-instrumentiste qui à travers ses différents projets recherche à conjuguer, par l’intermédiaire d’instruments traditionnels de l’Anatolie, musiques ethnique et contemporaine. Il nous présente ainsi le ney, sorte de flûte en roseau avec une embouchure en ivoire ou en corne, l’un des principaux instruments de la musique Soufi et de la musique classique Ottomane (« Sanat music« , ou « Art music »).

La Sanat music est une musique savante jouée à la cour des sultans de l’Empire Ottoman. D’abord vocale, elle est rapidement accompagnée d’un ney, d’un tambur (sorte de luth) et d’un kanun (magnifique instruments à cordes pincées dont je n’ai malheureusement pas encore d’enregistrement propre, à part un solo d’un ami syrien à la 4ème minute d’une de nos jam sessions nocturnes à Istanbul, dispo sur le soundcloud de l’Accordéonistan. Mais j’espère bien recroiser cet instrument en Iran). Bref, la Sanat music, c’est une musique sans accords, une promenade sur le maqam, ces univers mélodiques sur lesquels on vogue d’un point A à un point B, suivant des règles d’intervalles spécifiques, s’arrêtant ici et là sur un quart de ton. Une musique pour instruments mélodiques donc, dont le ney ou le kanun font partie!

La Sanat music, musique savante du Saraï, est à l’époque également jouée lors des cérémonies soufies. Le soufisme est une pratique de l’islam prônant l’amour de Dieu, la contemplation et la sagesse, et dont un des ordres est bien connu en Europe : l’ordre des Mevlevis, les fameux « derviches tourneurs ».fr167_1 Les Mevlevis pratiquent (tout comme les Alévis d’ailleurs) le Sema, cette danse sacrée durant laquelle le derviche tourne sur lui-même, symbolisant la course des astres, la main droite tendue vers le ciel pour récolter la grâce de Dieu et la main gauche vers la terre pour la dispenser aux hommes. La danse des derviches est menée par des poèmes chantés, exacerbant la pureté des sentiments, et sont accompagnés du ney et de percussions. Le ney est de fait considéré comme un instrument sacré, et Karahan le dit si bien : « jouer du ney n’est pas faire de la musique, c’est projeter l’expression de son âme par le souffle ». Et d’ajouter : « S’il n’y a pas de conflit entre ton coeur et ton esprit alors tu peux jouer du ney. Sinon, tu ne fais que de la musique ». Une musique de rituel donc, qui, bien avant que le fondateur de l’ordre des Mevlevi, Jalal al-Din Rumi, n’intègre le ney dans les cérémonies soufies au XIIIème siècle, prend sa source dans les rites chamaniques d’Asie Centrale (loin, en Accordéonistan).

P1000766Karahan n’est pas un neyzen, le joueur de ney professionnel, et selon lui ne le sera jamais, puisqu’il mixe dans sa musique différentes influences musicales, pas forcément classique ottomanes : musique égéenne, arabe ou indienne. Pas de remarque à faire, cependant, sachant qu’en plus d’être un des instruments les plus vieux du monde (âge des pyramides, vers 3000-2500 avant JC), le ney est réputé pour être extrêmement difficile à jouer (c’est déjà mission impossible pour sortir un son). Karahan nous livre ici un enregistrement où, à défaut d’une percussion lancinante nécessaire à la transe, c’est le son des cigales qui fournit le bourdon hypnothique! Accompagné par moments d’un furtif son de vaisselle ou de moteur de voiture : de la musique soufie new age quoi.

Karahan est à l’origine de nombreux projets mettant en valeur la musique traditionnelle turque à travers de nouvelles expérimentations musicales. N’hésitez pas à découvrir quelques uns de ses morceaux, où il mêle à la mélodie du ney sa voix et des samples électroniques :

Encore plus de musique de Karahan disponible sur son Soundcloud!

Sinon, pour aller un peu plus loin dans la musique traditionnelle, écoutez Kudsi Erguner, un musicologue qui verse aussi bien dans la musique soufie (une vidéo que j’aime beaucoup ici) que dans les vieilles chansons d’amour ottomanes (vidéo par là), ou encore Ömer Faruk Tekbilek, considéré comme l’un des plus grands neyzen de Turquie (vidéo par ici, attention musique cosmique),

Ah, la musique soufie, les derviches qui tournent… Malheureusement, durant tout mon séjour en Turquie, je n’aurai assisté à aucune cérémonie Mevlevi, si ce n’est une séance de Sema lors de cette fameuse cérémonie Alévie, dont il manquait malheureusement aux participants ces chouettes jupettes tourbillonnantes qui font tout le charme du soufisme. Mais ce ne sont pas les occasions de revenir en Turquie qui manquent. Enfin. En supposant de ne pas se faire bannir du pays, ce qui risque fort de m’arriver à l’allure où je traîne mes miches. Je reprends donc la route, exit les eaux turquoises scintillantes, le doux sable blanc, les eucalyptus paresseux, et c’est la larmounette à l’oeil que je quitte mes compagnons de fortune, notre joyeuse petite troupe, avec qui j’ai partagé si intensément deux mois et demi de mon périple musical. Je les aimais bien ces bougres!

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