Un air de garmon dans le brouillard

Un air de garmon dans le brouillard

L’Iran, j’y serais bien resté 2 mois supplémentaires si mon visa – déjà étendu – n’arrivait à expiration et si mon porte-monnaie trouvait le moyen de se remplir par miracle. Or non, car l’Iran est sous blocus économique international et ce n’est pas une blague : il est tout simplement impossible pour un étranger à court d’oseille de se procurer de l’argent à l’intérieur du pays. Deux mois en Iran donc, avec de l’argent prévu pour un mois, voilà de quoi stimuler son imagination; entre musique de rue et autres combines je m’en suis sorti à une erreur de timing de trois jours près (bon c’est pas trop mal quand même). Les derniers soirs, je les ai passés sans un toman en poche (ou presque), à me demander ce qui allait bien se passer : parce qu’il se passe toujours quelque chose en Perse.

Le premier soir, à Mashhad, ville la plus sainte du pays, haut lieu de pèlerinage chiite : je croise par hasard un joueur de trompette bavouillant un morceau mélancolique dans une ruelle mal éclairée. Une trompette, c’est pas du tout iranien, ça m’interloque; je crois comprendre qu’il joue dans la fanfare qui deux fois par jours sonne le glas sur la tombe d’Imam Reza – le lieu sacré vers lequel convergent tous les pèlerins -, et il a l’air d’en répéter le répertoire. Je ne sais pas si j’ai bien compris ce qu’il me chante, mais en tout cas sa mélodie larmoyante est crédible : ce genre de truc ne peut se jouer que sur la tombe d’un type mort dans d’atroces souffrances trucidé avec du raisin empoisonné. Je sors l’accordéon, je crois qu’il en a jamais vu de sa vie (il me prend pour un turkmène), et ajoute quelques basses dépressives à sa triste complainte. Ça sonne plutôt bien; au bout d’une vingtaine de minutes il m’embarque sur sa pétrolette, direction l’hôtel dans lequel il travaille, me présente à ses amis et m’offre une chambre. Je me fais un plaisir à leur jouer les morceaux appris sous les arches de Khajou à Isfahan; ils me régaleront toute la soirée de musiques et chants traditionnels de leur région, le Khorasan, au dotar, un luth à deux cordes.

Deuxième soir, Quchan, ville quelconque non loin de la frontière turkmène. Alors que je crée un attroupement à demander ici et là où est-ce que je peux dormir pour très peu (il me reste bien deux ou trois dollars), un jeune inconnu surgi de nulle part s’interpose au milieu de la cohue, disperse les foules et me fait signe de le suivre. Chez lui, avec ses amis, je passe ma dernière soirée iranienne : sur un épais tapis persan, à la chaleur du poêle, autour d’une théière. Les doigts plongés dans une boîte de ghotab de Yazd, ces petits biscuits du désert – amandes, sucre, farine, cardamome – que je leur déballe de mon sac tout exprès, je les écoute me raconter des histoires de djinns et d’autres contes merveilleux de leurs grand-mères. S’il y a bien une contrée où l’on laisserait volontiers l’imagination l’emporter sur la logique, où trois millénaires d’histoire, d’art et de mysticisme rendent crédible l’invraisemblable, c’est bien ici, en Iran. Je m’enfonce dans le moelleux des coussins, et m’endors dans une de ces milles et une nuits dont ce fabuleux pays a le secret. La dernière.

Coucher de soleil sur Persépolis.

La frontière avec le Turkménistan se situe aux confins de nulle part, sur un petit col neigeux enveloppé dans le brouillard. Je ne connais pas vraiment le contenu des 4 jours que je vais employer à traverser ce pays, mais le garde-frontière, lui, a l’air d’avoir sa propre idée sur la question, puisqu’il saisit sa plume et, inspiré, me compose un programme sur mesure. Ce soir, à Achgabat, je dormirai donc à l' »Hôtel Touriste », que je le veuille ou non. Eh bien, je n’ai toujours pas d’argent moi, et les banques sont fermées c’est dimanche. On me débarque bien gentiment devant l’hôtel, mais la réceptionniste, aussi expressive qu’une chaise, ne veut rien entendre de mes histoires. Me voilà donc de nouveau dans la rue, à me demander ce qui va bien pouvoir se passer.

La ville est comme engourdie dans un épais brouillard de givre, immobile, silencieuse. Quelle étrange sensation après tout le capharnaüm iranien. Les rues sont vides et les immeubles soviétiques décrépissent dans la brume. Après un moment une voiture s’arrête à ma hauteur, me demande où je vais. Je dégaine direct ma carte chance : « aucune idée et j’ai pas d’argent. Mais je fais de l’accordéon ». En voiture Simone.

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Le quartier de Garik

Garik et sa famille font partie d’une petite communauté azérie qui vit dans un quartier miteux du vieux Achgabat. Je n’ai pas vraiment idée de quand, ni comment, ni pourquoi ils ont atterri dans cette ville morose – ils ne parlent d’ailleurs pas turkmène -, mais ils savent me décrire Baku avec nostalgie. Garik me griffonne sur un bout de papier une pyramide de salaires des entreprises françaises de BTP qui ont bâti la moitié du centre-ville selon les caprices des deux dictateurs turkmènes successifs, Nyazov et Gurbanguly (Achgabat détient à présent le record mondial de bâtiments en marbre blanc). Tout en haut, c’est l’ingénieur de chez nous, avec un salaire mensuel à 4 zéros; tout en bas c’est lui, l’ouvrier, avec deux zéros en moins. Mais chut! il déchire et froisse la feuille. Gurbanguly pourraient nous entendre. Il saisit quelques billets sur la table et fait mine de les jeter par la fenêtre : voilà ce qui arrive ici lorsqu’on fait trop de zèle. Il saisit d’autres billets et les agite dans tous les sens : et voilà ce qui arrive lorsqu’on fume dans les rues. Ou lorsqu’on siffle une mélodie! Pfiiuuuuut! Au revoir les manats.

Garik ne m’a pas tiré de la rue par hasard : son premier fils est accordéoniste, le second violoniste, son neveu chanteur et lui-même percussionne à ses temps perdus. Bref, je leur fournis une bonne excuse pour mettre un terme à leur journée et sortir les instruments. Garik me provoque avec quelques verres de vodka, puis organise l’arène, me plante en face de son fils Nizami, accordéoniste virtuose, professeur de musique diplômé du conservatoire de Moscou. Mes chances sont faibles. On siffle le début des hostilités. Nizami démarre au quart de tour sur un Joe Dassin énergique et assuré, m’enjoignant d’un nonchalant signe de tête à tenir la mélodie. Tandis que je m’accroche pitoyablement à ce thème que je connais à peine, il s’engage dans d’effroyables arpèges, ses mains tourbillonnant sur le clavier comme s’il s’agissait d’une banale promenade. Il gambade, je trébuche, ses arpèges n’ont pas fini de me couler complètement qu’il enchaîne sur Besame Mucho, puis Sous le ciel de Paris, puis vers d’autres valses encore, inconnues, mais qui doivent bien être de chez nous. Le tout dans un feu d’artifice de trilles musette à faire pâlir de jalousie Yvette Horner. Le traître. Me terrasser sur mon propre domaine. (Je lui balancerai plus tard un 7 temps roumain pour retrouver un peu de dignité).

Petit moment de cordialité avant le carnage (j'ai aussi une vidéo, mais je préfère ne pas la montrer)

Petit moment de cordialité avant le carnage (j’ai aussi une vidéo, mais je préfère ne pas la montrer)

On finit quand même par trinquer à l’amitié franco-turkmène, et, comme je leur explique qu’Yvette Horner c’est pas trop mon truc, Nizami sort le garmon, l’accordéon du Caucase, et se lance dans des mélodies endiablées des montagnes. Le garmon, c’est le même instrument que j’avais croisé chez les tchétchènes de Géorgie, une sorte d’accordéon chromatique simplifié à la sonorité sauvage que l’on retrouve dans la musique de nombreuses ethnies du Caucase et du sud de la Russie (géorgiens, tchétchènes, tcherkesses, tatars, etc.). Joué en 6-8, accompagné de percussions, il rythme le lezginka, ces danses caucasiennes mythiques qui impressionnent par l’agilité et la précision de leurs danseurs (voir mes vidéos de danses géorgiennes ici). Ce soir, dans ce quartier miteux d’Achgabat, au Turkménistan, c’est donc bien de l’autre côté de la Caspienne que nos oreilles se promènent, vers Bakou et le Caucase. Voilà ci-dessous un semblant de vidéo qui a le mérite de présenter les lieux, les personnages, et de montrer à quoi ressemble un garmon (pas une des meilleures vidéos que j’aie prises durant ce voyage, étant donnée l’attention avec laquelle Garik veillait à ce que mon verre de vodka ne soit jamais vide).

Plus tard, bien après que Garik se soit écroulé sur le divan en ronflant, la teuf continue dans la chambre derrière le salon, où Nizami, son frère et son cousin se lâchent sur de la pop-folk azerie. L’accordéon et le garmon disparaissent au profit du synthétiseur (je remarquerai plus tard que c’est souvent le cas en Asie Centrale) : plus d’effets, plus de kitsch. Le morceau ci-dessous est un morceau folklorique, le morceau de la danse nationale azerbaïdjanaise, celui qu’on danse en costumes dans les mariages : « Bagda-Gul », littéralement « la fleur dans le jardin » (un joli prénom féminin). Il finit par être bien tard pour me mettre à la porte, je dormirai donc au chaud dans un coin du salon ce soir-là!

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Les pousseuses de poussière

Le lendemain, je sillonne les rues étincelantes et désertes d’Achgabat. La folle soirée de la veille n’est plus qu’un souvenir qui se dégonfle comme un pudding mou. Je ne croise que des policiers accablés par l’ennui – deux à chaque coin de rue – et des ouvriers en casque et chasuble jaune fluo affairés à balayer et re-balayer les trottoirs (ils « poussent » la poussière dans une direction, puis la ramènent dans l’autre, jusqu’au soir). C’est d’un ennui mortel, je pourrais camper au milieu des avenues tellement y a personne. Au moins, il fait beau, et le marbre et les coupoles dorées des bâtiments futuristes du centre étincellent de milles feux. Une overdose visuelle qui compense l’absence de stimulus sensoriel : la ville est muette comme une carpe. Le silence se résorbe quand même un peu dans les quartiers miteux de la périphérie (ceux qui restent, épargnés par les rouleaux compresseurs), là où les femmes traînent leurs longues robes colorées dans les bazars et où les petits turkmènes en uniformes et couettes à pompons se massent à la sortie des écoles.

Avec son petit siècle et demi d’histoire, Achgabat n’a de bien mystérieux que les plaques de marbre minutieusement apposées pour cacher le béton des bâtiments officiels. Une ville indifférente, antipathique et silencieuse, dramatique point de chute pour un peuple nomade depuis des millénaires. Qu’on me reprenne si je me trompe : je ne suis après tout resté que deux jours et n’ai même pas rencontré de turkmènes. Mais mon aventure chez les musiciens azéris me suffit quand même à me forger un début d’opinion : retourné le soir chez Garik pour récupérer mon sac et bouger à l’hôtel (ah oui parce que j’ai enfin pu retirer de l’argent), je les trouve bien agités, sur le point de sortir pour un rendez-vous que j’ignore, P1020639Garik comptant nerveusement son argent sur la table. Alors que je remballe mon accordéon en sifflotant, Garik explose de colère, empoigne ses billets, les agite frénétiquement au-dessus de sa tête en hurlant : « ON NE SIFFLE PAS DANS MA MAISON!! LA POLICE, LA POLICE!! ». J’ai déguerpi sans demander mon reste (en leur laissant quand même les pâtisseries que j’avais achetées au bazar tout exprès pour les remercier de leur hospitalité). Malheureusement je ne connaîtrai jamais les raisons de ce retournement de situation, et j’espère ne pas leur avoir causé de problèmes en restant chez eux la veille. J’ai aussi appris plus tard qu’en Russie et en Asie Centrale, une croyance veut que siffler à l’intérieur d’une maison abatte la mauvaise fortune sur l’ensemble du foyer. Ce doit être ça! Bref, je souhaite que Garik et sa famille puissent réaliser les vœux qu’ils m’ont confiés la veille : se barrer de cette ville et rentrer à Bakou.

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